PORTRAIT. Au Mexique, la poésie aussi est un sport de combat

Ciudad Juarez poésie Javier SiciliaPar Azadeh Ghaemi et Florent Blanc. A Ciudad Juarez, Javier Sicilia a cessé d’écrire de la poésie. Depuis l’assassinat de son fils par les membres d’un cartel de la drogue le 28 mars 2011, il est devenu l’organisateur et le leader du mouvement pour la paix et la dignité. « Hasta la madre », titre de l’appel dénonçant la politique de militarisation de la lutte du gouvernement contre les narcotrafiquants, est devenu le point de ralliement des Mexicains qui souhaitent un changement. La Mouvement pour la paix et la dignité est né de ce sentiment partagé. Retour sur un personnage majeur de la lutte pour la paix au Mexique.

C’est à une centaine de kilomètres au sud de Mexico, à Témixco, que six cadavres dont celui du fils de Javier Sicilia ont été retrouvés dans une voiture abandonnée, pieds et poings liés. Les six corps sans vie présentaient des marques de tortures, signe de la colère du cartel contre ces jeunes étudiants qui avaient osé dénoncer à la police deux des leurs.

Ces six victimes sont venues s’ajouter à une liste longue de plus de 50000 noms. Parmi ces morts se trouve une majorité d’inconnus, victimes de règlements de compte, de balles perdues, d’une stratégie de terreur qui vise à imposer la loi des narcos sur celle de l’état. En majorité, les victimes des cartels sont les jeunes, les femmes et les immigrés clandestins qui pour rallier les États-Unis traversent tout le territoire mexicain. Ces meurtres s’accompagnent régulièrement de sévices et rivalisent dans l’atrocité pour terroriser la société. Au fur et à mesure que la liste des victimes s’allonge alors que des fosses communes sont découvertes, la stratégie de Felipe Calderon trouve de plus en plus de détracteurs.

L’annonce de la mort de son fils a marqué, pour Javier Sicilia, la fin de la poésie. Celui dont les textes étaient marqué par un mysticisme d’inspiration catholique, ne pouvait plus entrevoir l’espace nécessaire à la création et à l’imagination. Son tout dernier texte a été pour son fils et préfigure son engagement politique pour la fin des atrocités et la quête d’une paix au Mexique :

« Le monde n’est plus digne de parole. Ils l’ont étouffée à l’intérieur de nous. Comme ils t’ont asphyxié. Comme ils t’ont déchiré les poumons. Et cette douleur ne me lâche pas. Seul le monde reste. A cause du silence des justes. Seulement à cause de ton silence et de mon silence, Juanelo. Le monde n’est plus digne de parole. Voici mon dernier poème, je ne peux plus écrire de la poésie…La poésie en moi n’existe plus ».

La déclaration qu’il fait à la presse le lendemain de la cérémonie en honneur de son fils, va avoir un écho qu’il n’attendait pas. Le sentiment de ras-le-bol et de colère face aux exactions perpétrées au nom de la guerre qui oppose le gouvernement aux cartels est celui e la population mexicaine. Dans plus d’une quarantaine de villes, des manifestants vont reprendre son cri de colère : “Estamos hasta la madre”. Le mouvement lancé par Javier
Sicilia se veut apolitique puisqu’il ne s’agit pas de prendre le pouvoir mais de chercher une alternative à la politique de répression menée par les autorités qui ne fait qu’aggraver la situation.

En l’espace de quelques semaines, alors qu’une caravane de marcheurs progresse à travers le Mexique pour attirer l’attention du public et des autorités sur leurs revendications, plus de 200 organisations civiles mexicaines se réunissent pour signer le 10 juin 2011 un pacte contre la violence à Ciudad Juarez, où est arrivée la « caravane pour la paix » organisée par le poète, écrivain, essayiste et journaliste Javier Sicilia.

Ce pacte propose six objectifs pour le Mexique : la nécessité de faire la lumière sur les assassinats et les disparitions forcées, la fin de la militarisation de la lutte contre la drogue, la lutte contre la corruption et l’impunité, la mise en œuvre d’une politique volontariste au profit de la jeunesse mexicaine et la mise en place des outils d’une démocratie participative.

Le contexte dans lequel se prolonge ce mouvement est particulièrement important pour le Mexique puisque le premier juillet 2012 aura lieu l’élection présidentielle puis les législatives après six ans d’une politique de guerre contre le narcotrafic dont Felipe Calderón aura bien du mal à vanter un succès démenti chaque jour tant par le nombre toujours croissant de victime que par l’impact de ces violence sur la situation économique du pays.

 

Juin 2012