ENTRETIEN. Equilibre et exemplarité: le rôle de l’entreprise

Par Florent Blanc. C’est dans le cadre du nouveau programme Territoires de paix, lancé en partenariat avec la Fondation Charles-Léopold Mayer, que j’ai décidé de donner la parole à Dominique Durand que j’avais eu la chance de le rencontrer à l’occasion d’un précédent projet. A cette occasion, il avait eu une phrase pour qualifier sa perception du vivre-ensemble qui m’avait marqué et sur laquelle je souhaitais revenir avec lui plus longuement. Glissé dans une conversation plus vaste, son propos donnait à voir l’incapacité des institutions étatiques à garantir la qualité du vivre-ensemble, faisant dès lors reposer cette responsabilité sur l’entreprise.

Dominique Durand est Directeur juridique et social de SAMSE, un groupe de distribution français qui compte près de 4600 collaborateurs répartis sur 230 sites représentants près de 20 enseignes commerciales. En poste dans l’entreprise depuis plus de 20 ans, Dominique Durand est un DRH aguerri, membre de l’ANDRH mais aussi Président de la Commission Paritaire Nationale de l’Emploi et de la Formation Professionnelle au sein de la Fédération Nationale du Négoce du Bois et des Matériaux de Construction.

Aujourd’hui âgé d’une soixantaine d’année, Dominique Durand porte un regard nuancé sur le monde de l’entreprise et son interaction avec la société française.

Les bureaux du groupe SAMSE sont vides ou presque quand Pierre Jacquemet et moi arrivons en cette fin de journée d’hiver. L’espace de travail ressemble volontairement à un paquebot avec des espaces de convivialité, de la lumière naturelle et des longs couloirs aux murs colorés.

A l’autre extrémité du bâtiment, nous atteignons le bureau de Dominique Durand. Rien ne semble le distinguer de celui de ses collègues si ce n’est un petit plus de dossiers qui s’entassent sur des tables. Nous prenons tous trois place autour d’une table pour comprendre le rôle que joue l’entreprise et son DRHdans la fabrique du vivre-ensemble. Dominique Durand s’est visiblement préparé à cet exercice.

Entreprise et vivre-ensemble : la perception d’un DRH

Avant de commencer à répondre à la question pour laquelle nous sommes venus, Pierre et moi, Dominique Durand tient à expliquer sa compréhension de la société dans laquelle l’entreprise vient jouer un rôle. Le responsable des ressources humaines qu’il est nous parle donc des hommes et femmes qui travaillent dans l’entreprise , vivent dans la même société et de leurs modes de relation.

« Permettez-moi, si vous le voulez bien, de reprendre depuis le début avant de vous répondre. La relation à l’autre et à la société ne peut pas se comprendre sans la compréhension de soi. Ne dit-on pas « aime ton prochain comme toi-même? Cet équilibre dépend de l’équilibre de chaque branche de la relation ».

Trouver un équilibre

Cette description de la relation sociale, Dominique Durand la tire d’une vision grecque de l’équilibre qui s’articule entre trois pôles: soi, l’autre et la société.

A partir de la compréhension de cette relation et
de la dépendance de l’équilibre de chacune des branches pour l’équilibre du tout, Dominique Durand explique que le soi dépend donc des relations à l’autre et aux autres et inversement: « Pour que l’individu se sente bien au sein du groupe il lui faut donc un apprentissage de ces comportements, des cadres, des règles, des valeurs qui guident les comportements, les attitudes et les perceptions.

Une conduite qui doit être exemplaire

Dominique Durand poursuit sa réflexion et nous raconte qu la racine latine du verbe éduquer désigne le fait de conduire. « Mais comment peut-on conduire si on ne sait pas où on va ? »

De là, il fait le lien avec la notion d’autorité qui doit guider le développement en donnant un sens et des valeurs. En face de cette autorité, qui a pour but de rendre l’individu auteur, D. Durand positionne sa condition principale : l’exemplarité. S’il donne pour illustration ses concitoyens qui ne respectent le code de la route ou l’interdiction de fumer que lorsque’il y a risque de sanction, il n’oublie pas d’expliquer qu’au sein de son entreprises ses cadres ne peuvent être écoutés alors qu’ils sont dans la transgression eux-mêmes).

« Autorité et exemplarité sont les tuteurs de l’éducation mais surtout de la socialisation aux règles et aux normes de société qui doivent être transmises aux jeunes enfants. Les différences entre le bien et le mal, le beau et le laid sont des exemples des règles, schémas et mode de raisonnement que l’enfant absorbe alors ». c’est d’autant plus important, ajoute-t-il, que si ces règles ne sont pas intégrées très tôt, il n’existe pas d’outil de re-calibrage plus tard. Les règles que le jeune enfant intègre ont pour but avant tout de donner des cadres, des codes, et de permettre à l’enfant de comprendre la place qui est la sienne dans l’architecture des relations sociales. Pour le DRH et le père qui nous parlent, l’autorité doit rendre auteur: « les gens qui m’ont rendu auteur sont ceux qui m’ont rendu libres, des gens qui avaient une grande exigence, donnant le cadre mais sans contrainte ». De cette idée, il tire celle de l’exemplarité, condition nécessaire pour que les règles soient comprises comme justes, légitimes, appliquées et applicables par tous.

La capacité de dire le bon et le mauvais

Hors, pour Dominique Durand, ce dont souffre actuellement la société française, c’est précisément d’une explosion des cadres de références et des valeurs. La cause repose, selon lui, dans la disparition des cadres anciens que mettaient en place les partis politiques et l’Eglise dont l’autorité morale sur la population n’a eu de cesse de décliner depuis le milieu du XXe siècle. Ces deux institutions de la vie sociétale, qui disaient le bien et le mal et donnaient des règles de conduite et de sens, ne sont plus. Même l’école, ajoute-t-il, n’a plus le droit de faire de cours de morale alors qu’on lui demande de sociabiliser les élèves.

Dans le même temps, l’interdiction d’interdire des années 1960 a évolué vers une implication des parents dans le sens d’une consommation de l’éducation publique qui prive les enseignants de la capacité de dire le bon et le mauvais, d’autoriser et d’interdire.

Or, Durand le répète, l’interdit est fondamental à la structuration de l’individu et qui plus est de l’employé. Au sein de l’entreprise, le manque d’interdit
clairement énoncé est source, d’après lui, d’une incertitude et d’insécurité.

La métaphore du cadre

Reprenant son propos initial, Dominique Durand explique que les cadres de la société comme les cadres d’une entreprise sont là pour définir les limites et mettre en valeur ce et ceux qu’ils encadrent.

L’école

Dominique Durand explique qu’au sein du Medef, un programme a été mis en place pour inviter les futurs principaux de collège à venir passer une semaine de stage en entreprise pour en comprendre les mécanismes. Intimidés à leur arrivée, les stagiaires réalisent, racontent Durand, au cours de leur stage que les problématiques rencontrées par l’entreprise sont similaires à celles que les établissements d’enseignement rencontrent quotidiennement : gestion de personnel, mission de sécurité, transmission de valeurs…

La police

Dans une société dont les valeurs ont été remises en cause, Dominique Durand explique que les forces de l’ordre sont confrontées à des demandes paradoxales. A la demande de protection s’oppose en effet l’exigence d’une application limitée de la sanction. La navigation entre ces deux pôles antagonistes oblige les forces de l’ordre à prendre à leur charge une mission d’éducation à la loi et à son respect.

Les cadres de l’entreprise

Dans l’optique d’une société désorganisée sur le plan des valeurs et du sens, c’est à l’entreprise devenue la condition de l’intégration dans la société, explique Dominique Durand, qu’incombe la responsabilité de rétablir les chances de chacun. Le DRH dénonce alors les propos du président de la république qui énonce que la mission de l’entreprise est de former les jeunes à l’emploi et d’offrir une seconde chance aux candidats à l’embauche. A ces missions s’ajoutent celles de socialiser les jeunes et de prévenir l’exclusion de l’emploi, dans un contexte où l’entreprise se voir fixée la mission d’apprendre à des jeunes la tenue des horaires, les soins de toilette, le langage ! …. Et cela dans un contexte de compétition d’une grande férocité, nous rappelle Dominique Durand.

Avec un geste des épaules, il soupire qu’aujourd’hui aucun de ces trois cadres de la société n’est suffisamment préparé et outillé pour répondre aux défis qui se présentent.

L’anti-jeu des responsables politiques

Puisqu’il s’est fixé comme base de l’autorité la notion d’exemplarité, Dominique Durand en vient à parler du rôle joué par les responsables politiques dans la perte de repères sociétaux. Ceux qui étaient chargés de guider sont aujourd’hui déconsidérés par la succession de scandales qui a définitivement terni la capacité de ces hommes à conduire de manière droite et honnête la société.

(C’est un propos que l’équipe de l’Ecole de la paix entend fréquemment et pourtant, l’enthousiasme pour la chose politique demeure comme ce projet vous le montrera à maintes reprises).

L’optimisme reste de mise

Face à
ces piliers aujourd’hui malmenés ou mal armés pour générer et co-construire un vivre-ensemble de qualité, Dominique Durand veut croire que trois autres sources de codes et de règles peuvent aider : les médias, la publicité et internet. S’il est conscient que chacun des exemples qu’il vient de citer peut être perçu de manière ambigüe, Dominique Durant explique que quoiqu’il en soit les journalistes à leur manière donnent à voir le bien et le mal; les publicitaires présentent une vision du beau et du laid alors que l’internet offre un accès à l’information qui permet à tout un chacun de s’enrichir et de confronter ses opinions.

Et s’il déplore la perte des grands cadres traditionnels qui donnaient une ossature idéologique à la société, il s’avoue néanmoins heureux de trouver chez les employés de Samse des collaborateurs qui savent trouver des valeurs, notamment celle de la vie de famille. Finalement, ces valeurs, ce sont celles, m’indique Pierre que les directeurs successifs du groupe ont su faire valoir: celles d’un humanisme social.

(Grenoble, le 15 février 2012)

Pour compléter la lecture:

Dominique Durand a fait plusieurs fois référence, au cours de cet entretien à l’ouvrage de Guy Corneau, Père manquant, fils manqué, publié aux éditions de l’Homme en 1989